Les Muongs de
la Rivière Noire. Tonkin, 1886.
Fin
1885, Auguste François (1857-1935) qui avait commencé sa carrière en France
dans l'administration départementale, est affecté aux Affaires étrangères dont
relève l'administration des nouveaux protectorats de l'Annam et du Tonkin.
Attaché au cabinet de Paul Bert qui vient d'être nommé résident général, il
s'embarque avec lui pour le Tonkin en février 1886. A peine arrivé à Hanoi,
rebuté par les intrigues qui règnent dans l'entourage du grand homme, François
désireux de prendre de la distance est nommé résident de France à Son-Taÿ. Les
Français en avaient depuis peu chassé Liéou-Vinh-Phuoc, le chef des Pavillons
noirs.
Le
manuscrit du texte ci-dessous, écrit au crayon, figure au dos d’une vingtaine de
photos qui étaient conservées au musée Guimet. Le récit se poursuit de photo en
photo mais celles-ci n’étaient ni reliées ni numérotées.
Le Tonkin se partage en deux régions absolument
différentes, aussi bien en raison de la nature du terrain et de l'aspect du
pays, que du caractère et de la race des habitants.
Aux Annamites appartient le delta du fleuve Rouge, plaine
d'alluvions unie, sans presque une ondulation, terre basse qui, sur les rivages
se termine en vases confondues avec la mer et qui, plus au nord, serait encore
partiellement sous l'eau, ou périodiquement inondée, sans la protection d'un
réseau compliqué, ininterrompu, de levées de terre endiguant les innombrables
bras du Song-Koï[1]. Terrain
où l'on ne rencontre pas une pierre, pas un gravier, et où les dépôts d'un
limon d'une finesse extrême et rougeâtre atteignent plus de quarante mètres
d'épaisseur, comme on a pu le constater en fonçant les piles du pont de Hanoi à
quarante deux mètres au-dessous du lit du fleuve. Ce territoire est une immense
rizière, sans une seule forêt, mais parsemée d'une infinité de bouquets
d'arbres et de bambous, emplacements des villages ou des pagodes.
Brusquement cet aspect change. A la hauteur de Son-Taÿ,
des confluents de la rivière Noire et de la rivière Claire avec le fleuve
Rouge, se dressent des hauteurs et, sans transition, la forêt, la brousse
souvent impénétrable, fait suite aux rizières.
C'est là, sur les deux rives de la rivière Noire, le pays
muong où vivent les individus de ce nom, de race autochtone, différente des
Annamites et qui, groupés par petites agglomérations espacées dans les
profondeurs de la forêt dont ils tirent toutes leurs ressources, sont
constitués en tribus dirigées par des chefs héréditaires.
Ces indigènes prennent en certaines régions un nom
différent, Man ou Man-Tseu ici, Méos un peu plus loin. On a voulu voir d'abord
des races différentes entre eux ; c'est, semble-t-il, une erreur. Les diverses
tribus vivent dans un cercle de familles assez fermé. Elles diffèrent surtout
par des détails de vêtements, quelques traditions, établies suivant les lieux,
variant dans les vallées ou sur les sommets, prenant alors les appellations de
Man ou de Méos. Mais il ne semble pas qu'il y ait entre les individus des
différences crâniennes bien marquées. Ces tribus se succèdent de clan ou chau
(prononcer tiau) en clan, jusqu'au Laos dont les populations sont de leur
proche parenté.
L'habillement des Muongs, sans différer beaucoup par la
coupe de ceux des Annamites, les signale cependant grandement par les couleurs.
Tandis que dans le Delta les robes longues sont, pour les travailleurs, en
coton de nuance feuille morte, teintes au kunao (tubercule spécial au Tonkin),
ou bien, pour les gens cossus, une superposition de soies et de gazes
transparentes de toutes les couleurs du spectre solaire, ici, dans le pays
muong, tout est uniformément bleu, d'un indigo presque noir, appliqué sur une
grossière étoffe de coton récolté et tissé dans chaque famille. Vêtements
rehaussés de petits liserés rouges et blancs pour les femmes et, sur les
costumes de cérémonie, de broderies, sorte de tapisserie, d'un point
extrêmement fin.
L'habitation de ces indigènes, plus rustique encore que
la case du paysan annamite, est surélevée au-dessus du sol, placée sur une
sorte de pilotis. Cet entresol sert de hangar ou abrite des animaux - c'est
surtout une disposition qui met les habitants hors d'atteinte des bêtes
malfaisantes de la forêt - alors que les murailles de l'étage consistent
uniquement en un clayonnage, natte largement ajourée, en lattis de bambou.
Dans certaines régions où se rencontre la panthère noire,
ces cases sont perchées très haut, parfois comme des nids, à des enfourchures
de grosses branches. On y accède par de hautes et légères échelles, toujours de
bambou.
Dans ces conditions d'existence, il n'y a pas de grandes
agglomérations, pas de villes. Seuls quelques marchés se tiennent
périodiquement en un lieu de rassemblement, souvent sur le bord d'un cours
d'eau - le long de la rivière Noire pour ses riverains - emplacement désert en
dehors de ces réunions.
Les transactions, sur ces marchés, sont très restreintes,
réduites à quelques victuailles : cochons, poulets et quelques ustensiles
primitifs apportés par des Chinois. Les Muongs produisent un peu de riz de
montagne, à peine suffisant pour leur consommation. La forêt pourvoit presque
exclusivement à leurs besoins. Leur seule exportation consiste en bois et
bambous qu'ils conduisent parfois jusqu'à l'embouchure de la rivière Noire en
radeaux, mais sans déborder sur le territoire annamite. De mon temps, on ne les
rencontrait jamais à Hanoi. A Son-Taÿ même, province à laquelle ils étaient
incorporés, je ne les voyais qu'appelés par moi pour de rares questions
administratives.
Lorsque je fus appelé à la Résidence de Son-Taÿ en 1886,
j'avais en effet dans ma circonscription les territoires Muongs de la rivière
Noire. Ces indigènes et leur pays m'intéressaient infiniment. J'avais noué des
relations très amicales - surtout lorsqu'il s'agit de gens aussi farouches -
avec le principal chef muong de la rivière Noire, Dinh-Van-Vinh ; j'allais
visiter ses tribus et chasser dans ses forêts. Il habitait sur un contrefort
escarpé du mont Ba-Vi qui se dresse majestueusement à l'extrémité de la plaine
de Son-Taÿ et dont le pied tombe, de l'autre côté, dans la rivière Noire qu'il
domine de 1250 mètres.
C'est le pays du tigre, de la panthère et du conaï,
chevreuil guère plus gros que la gazelle.
C'est aussi, hélas, le royaume de la fièvre, du plus mauvais
des paludismes, la terrible fièvre des bois, bilieuse, hématurique, avec des
accès foudroyants, emportant - j'en ai eu maints exemples - un homme en
quelques heures.
Ces conditions refroidissent naturellement la passion de
la chasse ; la brousse impénétrable ne permet que l'affût, c'est à dire le
stationnement aux heures les plus pernicieuses où les émanations de la forêt,
de la décomposition des plantes, sont les plus intenses et alors que des
myriades d'insectes s'abattent sur le malheureux humain. J'en ai tâté ; mais
j'ai capitulé devant les moustiques. Mes chasses dans la brousse du Ba-Vi n'ont
rien de remarquable.
Dinh-Van-Vinh m'envoyait souvent des paons, pris au piège
par ses gens. J'en avais toujours un véritable poulailler. Ces magnifiques oiseaux,
plus forts que ceux d'Europe, et à reflets changeants vert doré, se
domestiquaient très aisément et souvent, si ma table manquait de pain, elle
était par contre chargée d'un de ces rôtis royaux.
Il me fit un jour porter un tigre, tué par ses Muongs. J'étais
en expédition. Lorsque je rentrai - c'était en août - je ne trouvais qu'une
charogne épouvantable que mes gens s'étaient empressés de déposséder de ses
griffes et moustaches pour s'en faire des porte-bonheur et de la médecine.
En matière de chasse, j'en avais d'ailleurs une autre,
plus urgente et aussi excitante, celle du pirate qui, à cette époque,
foisonnait autant dans la rizière que dans la brousse.
Je conserve un souvenir très vivace de ma première
incursion en pays muong qui me laissait une impression profonde, au début de
mon proconsulat à Son-Taÿ.
Un beau matin de juillet, je me lançais au travers de la
rizière dans l'angle du fleuve Rouge et de la rivière Noire pour contourner le
mont Ba-Vi et me trouver au rendez-vous pris avec Dinh-Van-Vinh. Par la chaleur
étouffante de l'été tonkinois, sans un souffle dans l'atmosphère, avec la
réverbération dans l'eau des rizières d'un soleil de feu, je cuisais sous la
carapace de carton laqué de mon palanquin. Couché en arc de cercle dans un
hamac fait à la taille d'un Annamite, je sentais, par le trottinement de mes
porteurs, mes jambes et mon tronc se tasser vers mon centre et me rentrer dans
le ventre. Mais j'allais chez les Muongs ; le reste pour moi comptait peu.
A la nuit j'avais dépassé le tournant du massif ; il y
avait encore à me rabattre vers la rivière Noire. Pour éviter le contact avec
deux pirataux qui opéraient dans ce coin, nous repartîmes après deux ou trois
heures de repos afin de dépasser ce lieu sans être signalés, et, par une marche
forcée de nuit, nous atteignîmes la rivière, serpentant à la lueur de torches
faites de brindilles de bambou qui flambent comme de la résine. C'était
fantastique, cette procession entre des roseaux gigantesques qui s'avançaient
loin des rives. Et l'on posait le pied en tâtonnant sur une piste molle dont il
aurait été malsain de s'écarter d'un pas. De grands hérons affolés s'envolaient
en jetant un cri qui rappelait un couac de clarinette. Enfin, au soleil levant,
nous sortions de cette forêt marécageuse et j'opérais ma jonction avec
Dinh-Van-Vinh et ses Muongs qui m'accueillaient par des salves d'honneur de
leurs fusils à mèche.
Et alors, sans répit, en route vers sa résidence à
mi-hauteur sur les flancs nord du Ba-Vi. Tout de suite on grimpe par un sentier
raide bordé de brousse épaisse et sous le couvert d'arbres gigantesques
encerclés de lianes et portant eux-mêmes dans l'entrecroisement de leurs
branches une forêt de plantes parasites, fougères, orchidées, etc. Il régnait
là-dessous une température lourde, humide, chargée de senteurs étranges,
émanations aromatiques de plantes de serre chaude, fermentation de l'épaisse
couche d'humus, de la litière de végétaux en décomposition, et qui montaient du
sol par bouffées, comme des gaz stupéfiants.
J'avançais, éreinté, les pieds brûlants dans mes gros
brodequins que je n'avais pas quittés depuis plus de vingt quatre heures, la
tête cerclée par le casque, mais, lorsque je relevais celui-ci, je voyais,
s'étageant en avant de moi, la file des Muongs, leurs silhouettes bizarres avec
les gros turbans bleu noir surmontant les larges chapeaux, décrochés dans
l'ombre des bois et pendant sur le dos en bandoulière tels des boucliers, leurs
longs fusils sans crosse, à poignée de pistolet, sur l'épaule, mèche fumante
roulée en cordeau autour du bras.
Ils marchaient légèrement eux, pieds nus, insensibles aux
épines, précédés de quatre timbres argentins frappés à la cadence de la marche,
répétant inlassablement une phrase de quatre notes qui devenait une obsession
pour mon oreille et que je notais : mi-ré-do-sol, mi-ré-do-sol, do-ré-do-sol,
... Par intervalles le carillon s'éteignait, comme essoufflé ; la note basse
seule sonnait lentement : sol-sol-sol, ... Et puis la batterie entière
reprenait : mi-ré-do-sol, ... , do-ré-do-sol.
Depuis les quelques mois de mon arrivée au Tonkin, je
n'avais pas encore épuisé l'étonnement du nouveau débarqué dans cette contrée
assez mystérieuse, et voilà que je foulais sous mes pieds ces étendues que les
cartes laissaient alors en blanc en les ornant d'un terra incognita qui
autrefois me faisait rêver. Je ne sentais plus ma fatigue. J'aurais suivi mes
Muongs d'une traite jusqu'à l'extrémité de leur territoire.
Deux heures de cette grimpette et j'arrivais chez
Dinh-Van-Vinh ; je pouvais enfin monter mon lit de camp dans la pagode et
m'étendre !
Le lendemain, il fit battre une partie de brousse par ses
hommes dans le but de me faire tirer un tigre. Mais évidemment le rôle de
traqueurs ne leur était pas familier et le seigneur "Ong-Kop" a trop
d'abris dans un pareil fourré pour être chassé comme un lapin. Il y eut au
tableau quelques paons et conaï, et ce fut tout.
Je me remis en route, suivant la rivière, pour atteindre
Cho-Bo où se tient le plus gros marché de la région et je parvins au grand
barrage de Hao-Tang, infranchissable alors. J'avais touché là, non la frontière
de mes états muongs, mais la limite accessible alors pour les moyens dont je
disposais. Je revins, par la rivière cette fois, harassé, mais satisfait de mon
expédition.
*
* *
Dès le début de notre occupation, les Muongs n'avaient
montré aucune hostilité ni opposé aucune résistance à notre pénétration. Ils
n'étaient pour le Grand Annamite que vassaux chez lesquels son autorité se
manifestait d'une manière platonique et n'était guère que nominale. Nous nous
les conciliâmes très aisément et nous recrutâmes chez eux des bandes de
partisans, que l'on n'employait pas hors du pays muong, mais qui interdisaient
sur leur territoire les incursions des rebelles ou pirates annamites et chinois
que nous pourchassions dans le Delta et que nous repoussions progressivement
vers la frontière de Chine. Ces partisans se joignaient à nos colonnes
lorsqu'elles expéditionnaient dans leur région. Aussi, dès 1887, commençait-on
à leur confier un armement plus efficace que leurs fusils à mèche et leurs
arbalètes à flèches empoisonnées. On leur donna les vieux fusils à piston qui
subsistaient encore dans nos arsenaux et qui avaient précédé le Chassepot de
1870.
Auguste
François